Prospective
de la Sécurité sociale : 10 % pour la proximité
Peut-on
sauver ce chef d’œuvre en péril qu’est devenue la Sécurité sociale
?
Même
les projets de réformes les plus audacieux s’inscrivent à l’intérieur
du cadre conçu il y a soixante ou quatre-vingt ans par
Beveridge, Laroque et leurs successeurs sur la base de l’emploi
salarié et d’une démographie qui assurait le renouvellement
harmonieux des générations. Or ces fondations ont
cédé. Et, même si nous devions retrouver
un jour le plein emploi, le travail a changé de nature,
ainsi que sa place dans la vie des gens.
La
Sécurité sociale a été créée
au temps de la société de masse que symbolisait
la fameuse image de la sortie des Usines Renault. L’attachement
que lui portent les Français demeure. Mais aujourd’hui,
tout est changé, la capacité d’intervention sociale
de l’Etat s’affaiblit, le poids des dispositifs de Sécurité sociale
dans les comptes publics devient de moins en moins supportable.
L’opinion publique perçoit, de réforme en réforme,
l’irrésistible montée des périls auxquels
celle-ci est exposée.
Les
gens s’inquiètent : comment seront assumées dans
l’avenir les charges de santé, de chômage, d’invalidité,
de retraite… jusqu’ici assurées par les dispositifs existants
? Et comment prendre en charge d’autres besoins tout aussi essentiels
comme l’éducation des enfants, la formation permanente
des adultes ou les services aux personnes âgées
?
Est-il
concevable d’assurer autrement les missions jusqu’à présent
portées par la Sécurité sociale et d’identifier
un autre terrain sur laquelle la reconstruire ? Ce terrain existe,
son potentiel est considérable : c’est la société civile.
Certes, celle-ci est hétérogène et inégalitaire,
mais ces handicaps peuvent devenir des opportunités.
La
cohésion sociale que les grands systèmes n’assurent
plus pourrait l’être au niveau des entités sociales élémentaires,
les groupes de proximité, les familles. C’est là que
le développement des personnes est vraiment pris en compte
et que s’exerce aujourd’hui une efficace solidarité de
proximité. Le moment est venu d’aborder ensemble la question
de la protection sociale et la situation de la société civile.
Et
si certains dysfonctionnements de la société s’expliquaient
par le fait que les institutions collectives l’ont libérée
de la responsabilité de solidarité qui était
historiquement la sienne ? Et s’il devenait indispensable d’envisager
que l’emploi devienne rare et de rechercher de nouveaux supports
et de nouveaux contextes pour la protection sociale ? Dans la
logique d’hier, il est encore question de droits sociaux ; dans
la logique de demain, il y aura la participation responsable
et solidaire à des entités de protection sociale
de proximité.
On
ne le sait pas assez, on ne le voit pas assez en raison d’énormes
disparités, mais la société civile dispose
de ressources considérables. Pour la plus grande part,
ces ressources, principalement placées dans l’immobilier
ou auprès d’organismes financiers, ne sont pas facilement
mobilisables. Or le patrimoine des Français équivaut
aujourd’hui à 7,3 années de revenu disponible.
Est-il possible de méconnaître et d’ignorer plus
longtemps l’importance de ce patrimoine, la possibilité d’en
faire le fondement d’initiatives originales en matière
de protection sociale ?
Compte
tenu des problèmes issus
du passé auxquels s’ajoutent ceux qui se profilent, il
devient vraiment urgent de permettre à la société civile
de s’organiser pour assumer elle-même la solidarité.
C’est
le projet des Associations
de solidarité familiale ou
Fonds familiaux. Il consiste à motiver des petits groupes
spontanés (constitués dans le milieu familial,
amical, associatif…) pour gérer eux-mêmes, avec
l’appui d’institutions financières s’il y a lieu, dans
la durée, leurs responsabilités et leurs projets
de protection sociale. C’est investir à fond perdu dans
l’intérêt de tous, qualifiés et non qualifiés,
jeunes et vieux, nationaux et immigrants. C’est aussi renforcer
le tissu social en vue de lendemains peut-être difficiles.
On
pourrait imaginer que, dans l’ensemble des structures de la Sécurité sociale,
les groupes de proximité soient représentés à hauteur
de 10 %. (Ces groupes n’ont pour le moment qu’une existence virtuelle
ou officieuse, mais il leur faudrait peu de temps pour s’organiser).
Leur impact sur la protection sociale de leurs membres restera
longtemps faible. Mais très vite ils pourraient introduire
dans la culture de la Sécurité sociale un utile
contrepoint d’implication effective des personnes et d’innovation
sociale.
Hölderlin
n’a-t-il pas écrit : « Là où est le
péril, là est aussi la solution » ?
Armand
Braun |