EDITORIAUX 2004

Septembre 2004
Prospective du Nord et du Sud : échange des rôles

Le renversement des pôles, que les géophysiciens déclarent possible, est en train de se produire dans l’économie mondiale : les pays du Sud deviennent la force motrice de la planète. La Chine, l’Inde, le Brésil, demain suivis par d’autres, dont l’Afrique du Sud, montent en puissance et aspirent à remplacer au premier rang l’Amérique du Nord et l’Europe. Ils disposent pour ce faire de populations nombreuses, désormais aussi de compétences, de technologies, de capitaux. Nous-mêmes, par ignorance, ne déployons pas nos ressources : en Europe, plus encore aux Etats-Unis, on observe une alarmante stagnation de l’enseignement supérieur, demain source unique de l’emploi et de la création de richesses.

Leur principal atout : l’esprit d’entreprise de leurs classes moyennes, longtemps réprimées, et qui enfin trouvent la chance de donner leur mesure. C’est ainsi que l’on attend dans tous ces pays, hier encore surtout perçus comme des assistés, une rapide augmentation des revenus, conjuguée avec le renforcement du tissu économique – depuis peu, dans la liste des 500 plus grandes entreprises mondiales, figurent 15 chinoises, 4 indiennes, 3 brésiliennes – et celui du potentiel de recherche : d’ores et déjà, depuis 1998, l’effort de recherche de la zone Asie-Pacifique dépasse celui de l’Europe. Tous ces pays, dans le cadre d’une stratégie de réduction de leur dépendance, travaillent de plus en plus entre eux : le commerce Sud-Sud augmente deux fois plus vite que les échanges mondiaux, qui eux-mêmes augmentent deux fois plus vite que la croissance mondiale.

Ce renversement, impressionnant dans son ampleur et sa soudaineté, continue, d’une certaine manière, d’être méconnu, y compris des institutions officielles d’études économiques et prospectives. Pourtant, il représente sans doute la rupture la plus importante qui se soit produite dans le monde depuis plusieurs décennies. Les réunions de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), à Seattle, Cancun et au courant du mois d’août à Genève, l’ont en quelque sorte porté sur les fonds baptismaux. Le Brésil du Président Lula est en tête de la campagne que le Sud conduit pour mettre en œuvre des politiques venues du Nord et qu’il a si longtemps combattues : libéralisation des échanges et démantèlement des protections mises en place par les pays développés (Porto Alegre se situe-t-il vraiment au Brésil ?). Les seuls à y prêter attention dans nos pays, sont ceux qui sont directement atteints : en France, l’industrie sucrière et l’agriculture ; aux Etats-Unis, les producteurs de coton. Rendons hommage à ceux, rares, qui mettent en valeur la dimension et l’importance du phénomène, en particulier Nicolas Baverez (Les Echos du 7 septembre) et Courrier International.

Rupture prospective majeure et originale – du long terme instantané, l’illustration d’une étrange compression de la durée –, l’échange des rôles doit être abordé non dans une crainte malsaine (dont témoigne le débat sur les délocalisations) mais à la manière d’un défi à relever. Un défi qui concerne les institutions de l’économie mondialisée, qui auront la charge d’intégrer au développement économique les risques globaux – systémiques, sociaux, démographiques, environnementaux – d’une économie mondiale ouverte. Ce sont elles qui auront, par ailleurs, la charge d’aider le Moyen-Orient et l’Afrique, encore confinés dans leur misère et leurs convulsions, à rejoindre un jour les grands systèmes mondiaux. Quand à nous autres, Français et Européens, demandons nous si nous ne devrions pas secouer notre morosité pour nous demander si une chance extrême ne se dissimule pas derrière l’épreuve pressentie par les augures. Et si le Sud nous rendait le service de nous débarrasser d’un certain héritage des XIXe et XXe siècles pour, mobilisant les formidables ressources si mal utilisées de l’Europe, qui sont avant tout organisationnelles et intellectuelles, rendre possible ce bond en avant qui est si nécessaire ?

« Construire l’avenir par l’invention et le travail » : de ce mot de Gaston Berger, nous devrions faire notre devise.

Armand Braun

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