Prospective.fr – Septembre 2014 – Edito

Prospective de l’erreur féconde

Londres, 1976. Un chef de laboratoire demande à un jeune étudiant indien, Shashikant Phadnis, de tester les propriétés d’un nouvel insecticide. Parlant mal l’anglais, l’étudiant n’entend pas test (« faites des essais ») mais taste (« goûtez »). Il constate que la substance est dix fois plus sucrée que le sucre : la sucralose, commercialisée sous le nom de Canderel, vient d’être inventée.

Parfois cela commence par une mésaventure. En allant récupérer leur chien tombé dans un trou, des enfants découvrent les Grottes de Lascaux. Le jeune Forrest Mars est arrêté en train de coller illégalement des affichettes publicitaires ; son père l’apprend par le journal et l’invite à venir travailler dans son usine de confiserie ; quelques années plus tard, Forrest Mars invente la barre chocolatée éponyme. La chaussure Doc Martens est issue de l’accident de ski subi par un chirurgien orthopédiste de Munich. Franck McNamara invente la première carte de crédit, la Diner’s Club, après s’être rendu compte, au moment de payer son addition au restaurant, qu’il avait oublié son portefeuille à la maison.

Il arrive que la bêtise même constitue l’invention. Le chimiste Edouard Benedictus fait tomber un bocal de verre contenant une solution de matière plastique. Le bocal est étoilé à l’intérieur mais intact à l’extérieur : c’est le verre feuilleté. Percy Spencer passe étourdiment au travers le rayon d’un radar à magnétron. Il constate que le chocolat qu’il avait dans sa poche a fondu : ce sera le four à micro-ondes.

Il faut savoir récupérer les ratages. En Angleterre, un apprenti oublie la colle de la pâte à papier. Le résultat est inutilisable : la plume gratte, l’encre s’étale. Le patron jette l’apprenti et le stock à la rue … puis constate que le papier raté absorbe l’eau du caniveau et de la pluie. C’est le papier buvard.

En 1898, dans leur hôtel de la Motte-Beuvron, l’une des sœurs Tatin enfourne la tarte aux pommes sans avoir foncé le moule ; elle s’en rend compte trop tard, les pommes sont déjà en train de cuire. Elle pose la pâte par-dessus et poursuit la cuisson.

On cherche quelque chose, on trouve autre chose. Charles Goodyear promet à sa femme Clarissa de cesser ses expériences de chimie et de trouver un vrai travail. Mais en son absence, il ne peut s’empêcher de se livrer à sa passion. Dans la cuisine, il mélange du soufre et du caoutchouc pour voir ce que cela donne. Entendant Clarissa rentrer à l’improviste, il fourre le tout dans le poêle. En le récupérant plus tard, il découvre que la chaleur du four a modifié les propriétés du matériau. C’est le principe de la vulcanisation.

L’erreur féconde n’a rien à voir avec la démarche expérimentale essai/erreur. Comme le hasard, « elle ne sourit qu’aux esprits préparés » (Pasteur). Tout le monde ne se rend pas compte des conséquences de son erreur. Partant de l’hypothèse (exacte) que la Terre est ronde, Christophe Colomb embarque vers l’Ouest pour les Indes et découvre l’Amérique. Mais il ne le sait pas : ce sera  Amerigo Vespucci qui comprendra qu’il s’agit d’un autre continent et lui donnera son nom.

Faits avérés ou légendes, toutes ces histoires dont nous connaissons l’heureux dénouement entrouvrent aux ignorants l’univers des connaissants. Elles introduisent l’humour et le paradoxe dans le monde sérieux des sciences et des techniques. Elles démentent la sagesse populaire qui veut que nos erreurs nous enseignent à ne pas en commettre d’autres. Elles ravivent en nous l’enfant qui est du côté de Sophie et non des petites filles modèles, du côté de Guignol et non de la loi, et qui s’émerveille de la métamorphose du vilain petit canard.

Elles nous réjouissent car elles flattent le sens et le goût de l’ironie qui est l’un des propres de l’homme.

Hèlène Braun

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